Cultiver le surréalisme à la belge
Toutes les administrations ont leurs particularités, leurs défauts, leurs graviers dans la photocopieuse. D’expérience, les administrations publiques regorgent de surprises et de labyrinthes organisationnels démesurés (qu’elles soient belges ou françaises. La Belgique n’est pas
Travailler pour le Ministère des Affaires Etrangères, c’est chaque jour attendre l’impossible, tout en sachant qu’il n’arrivera pas. Parce qu’un autre impossible que l’on n’avait pas prévu préfèrera arriver lui plutôt que celui qui était prévu.
C’est disposer d’une source quasie inépuisable de mode d’emploi, aka vademecums, rédigés par des personnes concernées par leur service mais pas par ceux qui doivent les utiliser. C’est avoir une multitude de services, chacun dédiés à des tâches spécifiques très claires. Mais sans organigramme pour le commun des expats (et là on va me dire « Mais siiiiiii, y’en a un ch’te dis ! » Alors de une, si c’est le cas, je suis preneuse oui, de deux, si c’est pour me dire qu’il est consultable sur l’intranet, je rappelle que je suis le commun -1, qui n’a donc pas accès à l’intranet, ne travaillant – officiellement- pas pour le Ministère)
C’est devoir, pour mon Diplomate de quasi époux, rédiger des rapports basés sur des tableaux partagés via le Drive de Google…auquel l’accès est bloqué.
C’est se faire répondre, pour moi, « Ah non ce n’est pas moi qui gère ça, faut voir ça avec Madame Michu, vous pouvez la contacter par mail », sans pour autant se faire fournir ledit mail. Bah oui, je connais tout le monde et j’ai le carnet d’adresse complet du ministère tu sais, merci Monique hein. (les noms sont fictifs je précise)
C’est être renvoyé à un document que l’on doit se débrouiller à trouver, pour pouvoir consulter une circulaire incluse dans ledit document. Circulaire dont le lien apparaît effectivement bien dans le document et qui se trouve… sur l’intranet auquel je n’ai pas accès.
C’est apprendre que tu as droit à 20kg de bagages au détour d’une question sur les excédents alors que tous tes billets d’avion jusqu’ici ont été réservés, par le Ministère, avec 30kg de bagages. Il paraît que cette information est évidente, même qu’elle est précisée quelque part, dans LE Vademecum (mais je ne sais toujours pas lequel)
C’est avoir droit à un jour « supplémentaire » de congé pour les trajets retour depuis les postes éloignés, MAIS… Attends que j’essaye de t’expliquer les congés tiens. Ici, en poste au Pakistan, l’un des postes avec le hardship le plus élevé.
*(hardship : en gros tu n’en rêves pas. ça peut être pollué, dangereux au niveau terroriste ou infectieux ou que sais je encore, enclavé – aka aucun moyen de sortir de la ville, voir du camp dans lequel se trouvent, et ton ambassade, et ta résidence, et tous tes amis expats,… une ville dans la ville en dehors de tout et surtout de la vie du pays lui-même – Cela peut être tout un tas de choses, mais en gros il s’agit d’un poste compliqué sous plusieurs aspects. Ces postes disposent de fait de certains traitements, comme le nombre de voyages retours dont peuvent bénéficier les diplomates et leurs familles afin de revenir en Belgique régulièrement. Ici nous avons droit à 4 retours par an donc. Ce qui laisse imaginer la difficulté dudit poste pour que quelqu’un à Bruxelles se soit dit que ces 4 retours étaient nécessaires au bien-être de leurs diplomates – et là on va pas cracher dans la soupe, pour le coup c’est TRèS bien vu de la part de Bruxelles, merci. Vraiment)
Donc bref. 4 retours par an. Soit un retour tous les 3 mois. Si un retour n’est pas posé dans les 3 mois concernés, il est perdu. MAIS, ledit retour peut déborder. Ce qui donne, selon le vademecum voyage : « Pour le calcul des périodes, une marge (positive ou négative) de 30 jours calendrier maximum est autorisée. » Donc si la période pendant laquelle le retour doit être pris est du 1er juin au 1er septembre, le congé pourrait être pris en réalité entre le 1er mai et le 1er octobre (grosso modo) Cool, cela laisse un peu de marge pour s’organiser entre collègues et éventuellement déborder un peu dans un sens ou dans l’autre pour arranger tout le monde ou pouvoir fêter l’anniversaire du ptit dernier tous ensemble en Belgique quand celui-ci a eu la bonne idée de naître juste avant le début d’une période par exemple. Cerise sur le gâteau des postes éloignés : Vu les conditions de voyage qui bien souvent vous bouffe une voir deux journées de congés en vous coinçant dans un avion (et pas en business hein siouplé), le Ministère a décidé d’octroyer des jours de congés supplémentaires pour les trajets. En gros, tu décides de partir 10 jours, tu auras en réalité 12 jours, dont 2 pour tes trajets aller-retour donc.
SAUF QUE
Si les congés retours peuvent être pris jusqu’à 30 jours avant ou après « la période », ces « jours de trajet » eux, doivent se trouver dans ladite période, non inclus la marge autorisée. Je cherche encore le vademecum où cela est indiqué si tant est qu’il existe (my bad, il existe peut-être effectivement dans les vademecums néerlandophones. Sujet sur lequel je pêche encore malheureusement) Bien évidemment, en bon tout jeune couple d’expats diplomates que nous sommes, nous ne l’avons appris qu’après coup. Forcément. L’expérience ça s’acquiert à défaut de pouvoir l’apprendre en amont (les informations existent toutes, elles sont justes disséminées) La logique elle, tu ne cherches même plus à la trouver (dans un Vademecum germanophone peut-être ? Ah bah non suis-je bête, il n’en existe pas. Un autre surréalisme à la Belge, d’un pays qui possède 3 langues nationales officielles mais qui n’en utilise que deux couramment dans ses documents internes. Oui vraiment, la logique a du se perdre dans ce fameux vademecum en fait)
Comme je l’aime ce pays, quasi le mien, j’aime son surréalisme aussi. Et comme dit, on trouve de ces pépites partout, la Belgique ne fait pas figure d’exception. Sur le moment ces cailloux deviennent parfois des rochers. Ils semblent lourds et on pense qu’on ne va pas avoir la force d’en porter encore. Mais au final on en rigole, on en plaisante même avec les collègues de Bruxelles parfois. Hey, nobody’s perfect hein 😉
