La Plume du Diplomate
Le quotidien

« Ça va, tu t’ennuies pas trop en fait ?! »


Chaque fois que la question m’est posée que de savoir : « Et toi, tu fais quoi à Islamabad ? » ; que ce soit par des amis en Belgique ou en poste ici lors des rencontres souvent professionnelles, ma réponse se voit agrémentée d’une nouvelle question :

« Ah. Et tu ne t’ennuies pas trop alors ?! »

Parce que ma réponse, quasi invariablement est la même. D’abord la touche d’humour « Oh moi ici vous savez, je suis juste la Support Team. » S’ensuit l’explication, « oui, non, je ne travaille pas, je soutiens mon époux voilà tout »(les touches d’humour lors des réceptions les plus guindées ne sont pas toujours entendues. « Des gens qui ne parlent pas sérieusement, cela existe-t’il vraiment ?! ») et l’invariable « Ah. C’est un boulot important ça, oh oui ! » – quelle langue merveilleuse que celle de la diplomatie – Mais en vérité, si on leur en laisse un petit peu le temps, et lorsque les personnes s’intéressent un peu plus à ta personne, la question de l’ennui s’envient presque toujours.

Il n’est pas commun aimer ne rien faire, savourer sa maison et le temps. Le temps de « rien ». Qui n’en est pas un. Il y a toujours milles occupations à qui sait embrasser le monde comme il lui vient. Et je n’ai personnellement aucun besoin d’un travail pour me trouver lesdites milles occupations. D’autant plus ici, dans notre tout premier poste en tant que « Diplomate et partenaire de … » Tellement de nouvelles choses à embrasser et à apprendre et comprendre. Et ici particulièrement, deux choses qui m’occupent pour beaucoup – et que je n’aurais jamais cru « devoir » gérer un jour – :

Tout d’abord le personnel de maison. Car oui, nous avons ici un cuisinier, qui est également homme de ménage ; un jardinier – pour jardin de poche – ; et un chauffeur. En plus d’un garde en faction en permanence devant la maison, ce qui fait qu’ils sont 3 gardes en fait au final, qui se relaient à intervalles réguliers – des gardes de 12h tout de même. Ce qui n’est pas de notre fait mais de l’entreprise qui les embauchent-.
Tout ce petit monde doit être occupé, leur trouver des tâches, parfois les leur apprendre. Le tout dans une maison qui ne cesse de nous surprendre (si seulement c’était pour de bonnes surprises) Chaque jour porte son lot de « Madame, on a une fuite d’eau dans la cuisine. Madame les gardes ont failli foutre le feu à la cabine en se faisant à manger. Madame, y’a plus d’eau. Madame il y a un tuyau qui a éclaté. Madame le four ne fonctionne plus. Madame, la machine à laver envoie des décharges électriques. Madame, … » De fait chaque fois que tu prévoir un truc dans ta journée, tu peux être sûre que ta maison va s’occuper de contre carrer ton plan, ouaip. Comme la fois où j’hésitais à aller nager un brin et que la maison a transformé la cuisine en piscine en moins de temps qu’il n’en fallait pour y réfléchir.

Ensuite l’administratif du diplomate et de la vie d’expat. Établir une compta à partager avec le ministère par exemple, concernant toutes les dépenses de transport, ici de sécurité également. Remplir des tableaux, rassembler les justificatifs, s’apercevoir que lesdits justificatifs s’effacent avec le temps, tout scanner en panique puis acquérir un rythme de scan régulier. Vérifier les inventaires. 100 et 1 activités qui savent occuper les journées à leurs façons.

Je n’ai pas encore appris à gérer mon planning avec ces multiples petites choses qui se greffent aux journées sans prévenir que déjà je dois préparer un nouveau départ et de nouvelles habitudes dans un nouveau futur pays/poste. S’ajoute à ces tâches sans discipline, ce sentiment d’absence de liberté. Chacun de mes pas sont scrutés, je ne conduis pas seule et partage mon chauffeur avec l’emploi du temps de mon époux que le ministère refuse de me partager (question de sécurité, cela s’entend. N’empêche que niveau organisation ce serait bin pratique quand même non ?) Marcher seule dans la rue reste un challenge tant ce n’est ni agréable ni tout à fait désagréable, juste pesant et sans beaucoup d’intérêt. Au final aussi, aller me poser dans un café pour travailler par exemple, me demande plus d’énergie que cela ne m’en apporte. J’arrive à planter dans ceci, quelques graines de pause, en allant nager mon km, de façon plus ou moins régulière, avec cependant toujours le stress de devoir courir à nouveau dans un sens où dans l’autre pour l’une ou l’autre raison. Je me rend compte en écrivant ceci, que ma seule bouée régulière et la plus inattendue pour moi : chaque mercredi je retrouve des amis expat, partenaires de diplomates comme moi, pour deux heures. J’ai appris avec eux à jouer au Mah-jong et je prends plaisir à l’enseigner à mon tour dans la mesure de mes maigres moyens (j’ai encore beaucoup à apprendre de ce jeu)

Et puis j’écris. Passion vitale ; celle de partager, archiver, me remémorer et travailler mon style si tant est qu’il soit déjà posé. Cette vie et la précédente, je souhaite les mettre en page, les faire vivre sous les doigts des autres. Car oui, avant de devenir « Femme de diplomate », j’étais « Agent de Vies d’un cimetière »(plus prosaïquement officier d’état civil en charge de la gestion administrative d’un cimetière communal) et cette vie là aussi mérite d’être contée, tant elle est pleine de vies justement.

J’ai l’impression en accumulant les exemples ici, de justifier de mon temps, légitimer le fait que je ne travaille pas. Oui c’est un privilège, que je ne dénie pas. D’autant plus après un burn-out sévère. C’est aussi pour cela que répondre « Je suis l’équipe de soutien de mon époux » sans plus d’explications me convient parfaitement. Je n’ai au final pas à justifier de mon emploi du temps et si de celui-ci découle quelque chose qui par la suite servira un autre but alors tant mieux, mais peu m’importe. Seul importe l’instant et ce que nous partageons avec mon mari. Dans cette vie là et toutes les suivantes si il y en a.





(non mais vraiment, gérer une maison au Pakistan, c’est un boulot à plus que plein temps sinon hein)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *