La Plume du Diplomate
Le quotidien

Les irréelles réalités en poste

Je n’ai pas trop pour habitude de m’appesantir sur les réalités du pays où nous sommes en poste, plutôt que sur la vie diplomatique que l’on y coule. Cet évènement reste quand même à mes yeux assez important, marquant l’importance du réseau diplomatique et les restrictions qui en découlent également.

Cela fait un an et demi que nous vivons au Pakistan. Un an et demi que l’on tente de se programmer une escapade dans le nord du pays : Gilgit, Hunza, Skardu, dont on ne cesse de nous chanter les louanges. Les images de la région sont époustouflantes. Le pays n’est pas réputé pour son accueil touristique : manque d’infrastructures et de prise en charge, il n’en reste pas moins qu’il est empli de joyaux à découvrir.
Enfin l’occasion se présente. Nous avons de la famille en visite, le temps et les congés nécessaires qui se goupillent bien. Cela fait un mois environ que je suis en contact avec un guide local, chaudement recommandé par différents collègues qui ont la chance de visiter la région avec lui ou ses équipes.
5 jours avant notre départ, les tensions avec l’Inde déjà préexistantes, je dirais « depuis toujours », s’intensifient. Une attaque terroriste a eu lieu en Inde dans le Cachemire et l’Etat Indien soupçonne son voisin, non pas d’en être à l’origine mais à minima de couvrir ou supporter les responsables de ladite attaque. Ces tensions ne sont pas nouvelles, nous restons attentifs mais pas vraiment inquiets. Comme l’ensemble de la communauté diplomatique sur place. Attentifs. Comme toujours.
De plus pour organiser un tel voyage, nous devons en amont demander une autorisation auprès du gouvernement, indiquant les lieux de visite, les moyens de locomotions, identités des chauffeurs et hébergements. L’autorisation a été donnée il y a quelques semaines, avant cette attaque. Il n’empêche que l’on s’attend à tout moment que l’armée ou le gouvernement nous révoque cette autorisation pour raison de sécurité finalement.

Il est 8h20 ce mercredi, notre avion est censé décoller à 8h45 en direction du nord. Je suis en contact avec l’agent de voyage qui nous dit de ne pas nous inquiéter. Nous apprenons dans le même temps qu’une collègue est bloquée dans le nord à l’aéroport, son avion ne décollera pas. Là les messages et appels s’enchainent sur le téléphone de Laurent. Des collègues de la Défense de pays voisins au nôtre lui disent qu’ils déconseillent fortement de s’aventurer dans l’espace aérien au nord actuellement. Risque d’attaques croissants et / ou de se retrouver bloqués dans la région sans savoir en repartir avant « dieu sait quand ». La compagnie aérienne PIA annule tous ses vols un à un. AirBlue, la seconde compagnie aérienne locale nous indique juste mollement que notre avion va être retardé pour des raisons météorologiques.
Les informations continuent à nous parvenir et toujours le même conseil : n’y allez pas.
Le guide lui reste serein, « InshAllah ». Pour lui si l’avion décolle, c’est tout bénef pour tout le monde. Mais à quel prix ?

En concertation avec l’Ambassade, nous décidons le cœur serré mais soulagés, de ne pas y aller. L’avion décollera sans nous, avec 20 minutes de retard. Le guide me dire juste par message « safety first ».

Le soir même nous verrons des vidéos d’avions militaires décoller depuis l’aéroport où nous étions censés atterrir.
L’espace aérien est désormais fermé (pour ce que j’en sais)

En tant que diplomates, nous devons recevoir une autorisation du gouvernement local pour voyager en dehors d’Islamabad. De la paperasse à n’en plus finir, des délais parfois incohérents (l’année dernière il suffisait d’une semaine pour obtenir l’autorisation d’aller à Lahore. Il en prend désormais 3, et ce avant même cette attaque en Inde. Sans plus de raison que cela donc) Nous acceptons tout cela parce qu’il en va de notre sécurité aussi : si le pays dit « non, ce n’est pas safe pour vous de vous rendre là ou là », on l’écoute juste, c’est du pur bon sens.
Seulement ici, une fois l’autorisation délivrée, il n’y a pas eu de retour en arrière, pas d’avertissement, rien. Je reste dubitative. En même temps tout semble se passer si vite sans que grand monde n’y comprenne vraiment quelque chose j’ai l’impression. Pour PIA l’espace aérien était fermé, du point de vue d’AirBlue ce n’était pas le cas alors. Les informations se contredisaient. De l’importance du réseau construit au grès de nos rencontres ici. Les attachés de Défense travaillant pour d’autres ambassades que la nôtre (nous n’en avons pas nous-même ici actuellement) ont pris soin de nous avertir et de nous partager leurs avis. Même s’agissant d’un voyage personnel, notre Ambassadeur lui-même a soutenu cette décision de ne pas nous y rendre.

On aura donc vécu 2 ans aux pieds de l’Himalaya, sans en voir les merveilles. C’est une opportunité unique qui nous a été donné de vivre, que de venir et partager ce temps au et avec le Pakistan. Mâtinée d’un contexte géopolitique imprévisible, en lien direct avec le métier. Vivre en tant que Diplomate dans un pays, c’est semble-t-il en embrasser la vie, mais depuis une bulle constituée d’une communauté à part et avec ses propres restrictions. Ce qui dans un pays déjà en proie à pas mal de restrictions, limite sérieusement la donne.
Prévoir l’imprévisible pour que le prévisible impossible puisse arriver… un truc comme ça. Bref, la vie en « Diplomatie », c’est rempli de trucs imprévisibles et de surprises administratives en tout genre. « Si Dieu le veut ».



(deux jours plus tard, nous avions un évènement de prévu à Islamabad. La veille, nous recevons un message : aux vues des conditions météo (sic), l’évènement est reporté. Même pas 5 minutes plus tard, sur le même site, quasiment même timing le lendemain et en plein air, nous serons conviés à un autre évènement … Je ne cherche même plus la logique, je tente juste de surfer sur les « évènements » sans plus rien questionner, juste m’attendre à l’inattendu, as usual)

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