La Plume du Diplomate
Le quotidien

Compter les jours dans un pays aux portes de la guerre

Mercredi 7 mai, il est 7h, un peu tôt pour notre réveil (à quelques minutes près mais quand même) et pourtant, j’entends ces mots, un brin glaçants lorsque tu les comprends (donc autant dire, pas de suite pour ma part…il est 7h, je me réveille à peine, et puis je suis pas douée pour les phrases mystères) :

« Ça a commencé »

Les tensions avec l’Inde se faisaient de plus en plus sentir ces derniers jours. Notre voyage dans le nord du pays avait d’ailleurs été annulé au tout dernier moment pour cette raison : « on ne sait pas, mais la prudence est de mise »
Les évènements nous auront montré le soir même que nous avions eu raison, même si ils restaient minimes et géographiquement contenus.

Au matin du 7 mai, on comprend que les tensions habituelles sont montées d’un cran donc. On attend d’en savoir plus, de voir comment les choses vont évoluées. « Inquiets mais pas trop. Un poil plus que d’habitudes quoi. Mais quand même. »
À ce moment là, nous n’envisageons même pas que l’espace aérien pakistanais et donc les vols retours de mon fils et de ma sœur en visite chez nous puissent être compromis. Oui il y a des tensions, des attaques ciblées mais … On ne veut pas dramatiser, de toutes façons nous n’avons aucun pouvoir sur la situation, si ce n’est celui d’attendre et d’espérer. D’autant qu’en vérité, ledit espace aérien est désormais notre seule porte de sortie à tous. Aka « On n’a pas l’air fin avec nos visas indiens en cas d’évacuation d’urgence ». Et puis…ça fait quasi deux ans quand même qu’on vit dans ce pays en proie aux tensions diverses. « Business as usual ? », c’est ce que l’on voudrait croire.

Jeudi 8 mai, alors que nous nous apprêtons à sortir pour quelques courses, Laurent nous envoie un message depuis l’Ambassade. Il y est question de drones indiens abattus au Pakistan et notamment dans la ville de Rawalpindi, jumelle d’Islamabad. Quelques 20 kilomètres de distance en somme.
Et il conclut par « Ne sortez pas de la maison »

La vraie attente commence.

J’erre comme une âme en peine, sans aucun pouvoir sur rien, sans plus d’information sur ce que pourrait être demain. Demain, date à laquelle mon fils et ma sœur doivent rejoindre chacun leur pays en décollant d’Islamabad à 3h du matin. À 16h pourtant ce jeudi, nous recevons une notification : les vols sont d’abord reportés plus tard dans la journée, pour être finalement annulés.

S’en suivront des tractations et tentatives de connections diverses avec Qatar Airways en charge desdits vols. Alors que d’autres avions décolleront, QA a décidé de ne pas faire voler ses avions. Ok, fair enough, c’est pour assurer la sécurité de leurs passagers. Pourquoi pas. Ils prévoient la reprise des vols avec les avions du weekend et lundi suivant notamment. Qui sont tous complets ; à l’exception des classes Business. « Si vous payez, aucun problème, on vous met sur ces avions. Sinon il faudra attendre le 22 mai » Attendre-le-22-mai…alors qu’entre temps la compagnie prévoit de faire voler des avions dans lesquels il y a des places libres. Sièges sur lesquels ils peuvent faire migrer n’importe quelle personne assise en classe éco qui possède leur fichue carte de membre à la scregneugneugneu et ainsi libérer des places en éco pour leurs autres clients qu’ils bloquent sciemment dans un pays où la guerre menace d’éclater à tout moment. Simplement par soucis de « ah bah non, on va pas perdre de l’argent sur de possibles siège en classe Business si on peut les vendre au final hein »
On voit passer toutes sortes d’informations, vraies, fausses, on ne sait plus faire le distinguo. Je reste concentrée sur les informations de notre entreprise de sécurité qui régulièrement nous envoie des updates de situation. On refait le plein de bonbonnes d’eau, on revérifie le niveau de carburant du générateur de la maison. On se prépare, sans savoir vraiment à quoi. Sans vraiment avoir envie de le savoir. Et je scrute notre « grab bag » en me disant qu’il est opérationnel -contrairement à moi- mais qu’il faudrait quand même peut-être y jeter de nouveau un œil, sait-on jamais. Je tourne autour, évite le sujet, superstition peut-être : ne pas le regarder en face c’est ne pas voir venir ni laisser venir son utilité probable.

Vendredi 9 mai. Ils étaient censés décoller ce matin à 3h. Las, le vol ayant été annulé, on ne se lève que vers 8h, dans un semblant de rythme normal. En reprenant un café après le départ de Laurent pour l’Ambassade, j’envoie un message à un de nos contacts agent de voyage. Je le supplie de nous aider à trouver une solution au plus vite : l’aéroport d’Islamabad n’est pas officiellement fermé, et certaines compagnies continuent de décoller. Notamment PIA qui a des vols directs pour Paris. De là, mon fils pourrait prendre le train jusque Liège et ma sœur un second avion vers Montréal. De là, ils seraient de toutes façons et surtout, quoi qu’il arrive, au-dehors du pays qui s’enflamme lentement.
L’agent me dit qu’il y a un vol complet qui part dans 3h, qu’on doit se présenter au guichet PIA au niveau 2 et demander à obtenir des « billets chance ». Si une ou plusieurs personnes ne se présentent pas, ils pourront monter dans l’avion. Nous sommes un peu perdus, aller à l’aéroport c’est sortir de la maison sans savoir si ça en vaut le coup. Hier un drone indien était abattu à Rawalpindi. Le conflit ne se cantonne pas à la Ligne de Contrôle entre l’Inde et le Pakistan autour du Jammu et Cachemire, il est littéralement arrivé jusqu’aux portes d’Islamabad, même si dans une moindre mesure.
On a peu de temps pour réfléchir. On ne peut pas louper cette occasion, on ne sait pas jusqu’où ça va aller, on-ne-sait-pas.
Mon fils dort encore. C’est dans un sursaut que je le réveille, « prends tes affaires on s’en va à l’aéroport ». Un matin, dans un pays aux portes d’une possible guerre. J’ajoute à mon escarcelle de culpabilités ce nouveau jet mal contrôlé. Comme si cela ne suffisait pas de l’avoir fait venir dans ce pays.
Je pars avec eux le cœur serré en direction de l’aéroport. Notre chauffeur, comme à son habitude, fait des prouesses et nous amène en un temps record jusqu’au « guichet-PIA-niveau2 ». C’était mon mantra tout le long du trajet, répéter la destination dans ma tête, pour ne pas devenir folle, ne pas faire des scénarios improbables ou pires, et ne pas oublier ; l’angoisse parfois me fait « frizzer » : j’oublie les plus élémentaires des mots, je ne sais plus traduire mes pensées. Oui parfois mon cerveau déconnecte. Ou pas. Bref, « guichet-PIA-niveau2 »

L’aéroport est loin d’être désert. On est loin cependant de l’effervescence qui y règne habituellement. Il y a quelques groupes épars de personnes, des hommes essentiellement (ça, ça ne change pas de d’habitude) Le parking est quasi désert. Et devant le guichet PIA au niveau 2, il y a deux files mélangées, de 5 ou 6 personnes. Il est 10h, l’avion doit décoller dans 1h45. Nous jouons des coudes (ou plutôt des valises, que l’on repousse sèchement dans les pieds des resquilleurs) pour ne pas nous faire piquer notre place devant le guichet. « Too late » On comprendras plus tard que nous ne sommes pas arrivés réellement trop tard, juste que l’ensemble des passagers s’est déjà présenté à la porte d’embarquement. Le vol est complet, il ne partira pas avec ma sœur ni mon fils. Retour à la case départ.
La mère d’un collègue a miraculeusement pu prendre un vol ce matin pour Paris. Ils avaient réservé un second billet au cas où, pour le 11 mai, dans deux jours donc. En fin d’après-midi on file donc au pas de course chez PIA pour faire transférer ce billet, qu’au moins l’un d’eux puisse partir. L’agent nous accueille en souriant, il va faire de son mieux nous dit-il. Il revient quelques minutes plus tard non pas avec un, mais deux billets. L’émotion me submerge, je suis avec ma sœur qui n’en mène pas plus large. Des larmes au bord du cœur, le soulagement est là et bien là, même si on sait que la situation géopolitique reste instable et qu’à tout moment les espaces aériens peuvent être refermés.

Et de fait….la nuit suivante, un espace militaire proche d’Islamabad a été ciblé par des frappes indiennes. L’espace aérien est fermé jusqu’à au moins midi le lendemain. L’avion devant décoller à 11h45, sera donc lui aussi annulé. Nous passons la journée à attendre, scrutant les nouvelles. PIA nous fait part de l’annulation puis du report du vol à la date du 23 mai prochain : il n’y a plus de places disponibles avant cela et de toutes façons cela resterait un nouveau pari que de spéculer sur la réouverture à ce moment là ou non des aéroports. Notre Ambassadeur nous propose de se retrouver dans les jardins de la Résidence, histoire de se rassembler un peu, de souffler ensemble et de décompresser un peu du stress environnant. Quelques minutes avant l’heure dite, un cessez-le-feu est déclaré.
Notre rue semble reprendre vie. Elle déjà bien calme en temps normal, n’était plus ponctuée que par les chants d’oiseaux. Vers 18h, des motos, des piétons dissertant calmement et le marchand de glace reprennent possession de l’espace et l’occupent de toute leur présence musicale. PIA m’appelle cependant pour me confirmer l’annulation du vol. Et nous quittons la maison en voiture pour rejoindre notre Ambassadeur et sa famille. Le cœur un peu plus léger et le regard émerveillé de revoir la vie prendre forme dans les rues d’Islamabad. Les hommes discutent sur les pelouses, les voitures de police arborent des drapeaux pakistanais qui flottent au vent dans la circulation. On croise des joggeurs et retrouvons les marchands ambulants. Un enfant mange une glace sur le siège arrière d’une moto. La vie et l’espoir qui renaissent.
L’hypervigilance déjà de mise depuis que je vis au Pakistan s’est pourtant démultipliée. Des feux d’artifices éclatent et le moteur d’une moto pétarade un peu plus loin…mon cœur saute un battement chaque fois et je scrute les visages autour pour voir si je suis la seule à les avoir entendu et à me questionner. Un ami de la Défense m’apaise d’un simple regard. Il n’empêche.
Nous passons la soirée tous ensemble, à deviser de tout de rien et surtout des derniers jours écoulés. Je garde en moi le stress de ne pas savoir quand ma famille décollera et quittera enfin le pays. Nous nous accordons cependant une récompense, si ce n’est culinaire, au moins pour la vue qu’il offre, en allant dîner au nouveau restaurant du Movenpick d’Islamabad. La vue de la terrasse est impressionnante sur quasi toute la ville, mon hypervigilance cependant continue de me titiller et je ne cesse de scruter silencieusement le ciel. Ce soir, c’était l’anniversaire de mon mari et j’ai le sentiment de totalement passer à côté. L’hypervigilance partage le pont avec la culpabilité encore. C’est bête parfois les priorités que l’on s’impose et les petites choses que l’on oublie de chérir. Et je me dis à ce moment là, que l’année prochaine, dans pas si loin, on sera à Bangkok, on fera face à d’autres/nouvelles galères, mais jamais je l’espère à l’échelle de celle que l’on est encore en train de vivre. L’année prochaine, je rêve d’un 10 mai serein et plein d’étoiles dans les yeux de mon mari.

Dimanche nous trouvons une solution via QatarAirways, qui miraculeusement a de nouveau des vols disponibles, hors Business Class cette fois, aussi bien pour Montreal que Bruxelles. Et ce pour le 13 mai. Nous sautons dessus, quand bien même l’escale prévue à Doha sera de plus de 20h, nous comptons sur le service client de QA pour prendre en charge correctement leurs clients et leur assurer une escale décente (spoiler alert : nope. Soit tu paies, soit tu assumes leur proposition d’escale alors même qu’habituellement pour ces types de trajets elles sont de 3 à 4h seulement.) Peu importe : ce sera toujours 10 jours de pris en avance par rapport à l’offre de PIA et le confort de ne pas avoir ensuite à organiser les transferts depuis Paris pour chacun d’entre eux. Et la fin de ce stress « à la Damoclès » pour dans deux petits jours. Mon cœur est toujours serré, je ne respirerais que quand enfin je les saurais chez eux, sains et saufs, dans leurs habitudes à chacun. Quand bien même la situation ici s’est bien calmée et laisse augurer du bon pour ce qui s’en vient (à minima un retour au statu quo, le « business as usual » de la région), être coincé dans un pays qui n’est pas le tien alors que ta vie quotidienne, tes amis, ton boulot, tes études (et tes chats !), …tout ça t’attend sans savoir quand tu reviens alors que c’était prévu depuis plusieurs jours déjà, est-il vraiment besoin d’en faire un dessin ? Et puis… et puis on ne sait jamais hein ?

Deux jours à respirer par à coups, à préparer encore une fois le départ, en n’osant trop y croire de peur de le faire fuir une fois encore. S’autoriser une sortie, à pieds, faire le tour du quartier et aller voir LE perroquet du bout de la rue, qui, qu’importe les drones et les tensions environnantes, nous disait par sa présence chaque jour, hors de sa cage devant la maison de son propriétaire : « Islamabad est safe, je vais bien merci ». Oui, Islamabad c’est ça aussi : à un pâté de maison de la nôtre, il y a une sorte de zoo qui longe une 3 voies dans la ville. Des parcelles de terrain engrillagées dans lesquelles vivent des chèvres des montagnes, des sortes d’antilopes et des zèbres (dont un né cet hiver à peine) Et avant lui, avant ce zoo apparemment imaginé par un riche propriétaire du coin, devant la maison qui fait l’angle face à ces terrains, une demie dizaine de gardes armés campent sur le trottoir en veillant à la sécurité de ladite maison et du perroquet de son occupant. Chaque jour, lui et quelques colombes et tourterelles, squattent la place, autour et non dans leurs cages. Chaque jour, même quand l’Inde menace.
Bref, on sort à pieds, on reprend le pouls du quartier et de la ville. On croise des policiers, arborant un drapeau sur leur voiture, on sent partout la fierté du pays d’être Lui. Le souffle d’air qui a parcouru les rues samedi dernier en soirée, continue à porter la vie un peu partout. Et nous avec.

Le 13 mai enfin ils quitteront le pays. Ils sont aujourd’hui de nouveau dans leurs habitudes, et nous itou. Le stress glisse peu à peu, je pleure beaucoup, je respire un peu mieux et je prépare le terrain pour le prochain stress : déménagement M-2.



Les familles, les travailleurs, la vie…tout reprend possession de la rue cependant que le cessez-le-feu semble être confirmé pour bon.
13 mai, ils sont à l’aéroport, encore. On croise les doigts pour que l’avion décolle, on respire, on rigole et enfin…le soulagement.

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